vi. Fiche de renseignements: L’identité de genre



Le genre : qu’est-ce que c’est ?

Notre société présente les genres comme deux catégories générales et mutuellement exclusives : les hommes et les femmes. Aussitôt que les enfants naissent, les docteurs les désignent automatiquement comme garçons ou comme filles. Ils leur assignent ainsi un genre en se fiant à leurs attributs physiques, malgré le fait qu’un enfant sur 100 vienne au monde avec un corps qui « diffère des normes [anatomiques] mâle ou femelle ». 1 Les enfants sont alors élevés, soit en tant que garçon, soit en tant que fille, avec toutes les attentes qui correspondent au genre qui leur a été assigné. La plupart des individus ont une impression assez forte de leur propre identité de genre, tandis que pour d’autres, leur identité ne correspond pas au genre qui leur a été assigné à la naissance. Qu’elle s’identifie ou non au genre qui lui a été assigné, chaque personne dans notre société est sujette à un jugement en fonction des stéréotypes de genre.

 

Ces stéréotypes sont nombreux, autant pour les hommes que pour les femmes. Les hommes sont stéréotypés comme forts, qui parlent peu, avec les cheveux courts, pourvoyeurs de la famille, intéressés uniquement par les aspects fonctionnels de la vie, pas trop habiles avec les enfants et attirés par les femmes. De l’autre côté, les femmes sont représentées comme étant du sexe faible, bavardes, responsables de s’occuper des enfant, aux cheveux longs, obsédées par la mode et attirées par les hommes. Certains de ces stéréotypes n’ont plus la même valeur qu’autrefois. Par exemple, il est généralement accepté qu’une femme choisisse de travailler à l’extérieur de la maison, d‘avoir les cheveux courts et de ne pas avoir d’enfants. Cependant, la plupart des représentations médiatiques et des conventions sociales concernant l’identité « homme » et l’identité « femme » sont, de nos jours, encore influencées par ces stéréotypes. Les femmes comme les hommes souffrent lorsqu’elles ou ils ne s’y conforment pas.

 

Le résultat de ces préjugés et stéréotypes à propos du genre est souvent appelé « oppression de genre ». L’oppression de genre peut être vécue par la façon dont les gens sont incités, soit implicitement par des regards, soit explicitement par des mots et des gestes violents, à agir et à s’habiller d’une façon qui corresponde aux attentes qu’a la société envers les hommes et les femmes. L’oppression de genre affecte une grande variété de personnes, des jeunes garçons à qui l’on dit de « ne pas faire la fille » aux jeunes femmes qui se font dire qu’elles seraient bien plus jolies si elles se maquillaient, laissaient pousser leurs cheveux et portaient des jupes à l’occasion. On s’attend, autant des hommes que des femmes, qu’ils et qu’elles se conforment à une conception très limitée de « l’identité masculine » et de « l’identité féminine ». Une compréhension qui laisse très peu d’espace à la variation humaine.

 

Nous savons que les hommes et les femmes vivent différemment l’oppression associée à leur genre. La misogynie (c’est-à-dire la dépréciation de la femme et du féminin) est omniprésente dans notre société. Puisque nous vivons dans une société qui a tendance à attribuer plus de valeur aux caractéristiques masculines qu’aux caractéristiques féminines, les hommes peuvent avoir des privilèges ou faire l’expérience du pouvoir associé à leur genre. Alors que les femmes peuvent plutôt faire l’expérience d’une perte de pouvoir et subir des oppressions associées au leur. Nous savons également que différentes femmes ont différentes expériences de la misogynie. Par exemple, une jeune femme Noire, queer, sans handicap et issue de la classe moyenne connaîtra la misogynie d’une toute autre façon et dans différents contextes qu’une Philippine trans et hétéro issue de la classe ouvrière, ou qu’une femme Blanche, hétéro, en fauteuil roulant et issue d‘une classe privilégiée. Cela dit, il peut être très enrichissant de se regrouper autour d’expériences communes afin d’échanger sur les stratégies que nous utilisons et que nous pourrions employer pour renforcer nos moyens de résistance et construire notre pouvoir.

Julia Serano relève certaines des idées préconçues qui découlent de la façon dont nous percevons le genre :

« Le fait que nous percevions deux principales catégories de genre nous entraîne à voir les femmes et les hommes comme des « opposés ». Mais ce postulat est fondé sur une série de suppositions incorrectes. Premièrement, pour que les deux sexes soient « opposés », ils doivent d’abord être mutuellement exclusifs. Donc, sur le plan sociétal, nous ignorons volontairement les variations qui peuvent exister parmi les caractéristiques sexuelles et créons ainsi l’illusion qu’il n’y a absolument pas de recoupement entre les sexes. Deuxièmement, nous ignorons le fait que les penchants intrinsèques peuvent se décliner en un continuum de possibilités. Nous assumons plutôt que les possibilités des penchants ne peuvent être qu'un ou deux résultats, qui reflètent les deux sexes. Ainsi, nous assumons qu’une personne peut être attirée soit par les hommes, soit par les femmes (jamais les deux), qu’elle est soit masculine, soit féminine (jamais les deux) et qu’elle s’identifie soit comme homme, soit comme femme (jamais les deux). La troisième supposition que nous faisons est que les penchants de chaque sexe sont les mêmes pour tous les individus de ce sexe. Ainsi, on s’attend à ce qu’une personne née avec un corps de femme soit plutôt féminine, soit attirée par les hommes et s’identifie comme femme (et vice versa pour les individus nés avec un corps d’homme). »

 

En quoi cela est-il pertinent à notre travail avec les filles ?

En tant que personnes qui travaillent avec des filles, nous savons que les stéréotypes associés au genre sont loin d’être des vérités universelles. Nous connaissons des filles qui ne s’intéressent pas à la mode ; des filles qui ne sont pas seulement attirées par les garçons (ou ne sont pas du tout attirées par les garçons) ; des filles qui aiment le sport, et ainsi de suite. Nous savons que les filles s’expriment de mille et une façons, que ce soit par leur coupe de cheveux, leurs choix vestimentaires, leur sexualité, leurs préférences musicales, etc. Certaines d’entre nous avons travaillé avec des jeunes qui s’identifiaient comme des filles au moment où nous les avons rencontrés et qui se sont plus tard identifiés comme des garçons, ou encore comme ni à l’un ni à l’autre. Nous avons également rencontré des jeunes qui nous semblaient être des garçons mais s’identifiaient au genre féminin et voulaient faire partie de nos groupes.

 

L’une des raisons pour lesquelles nous travaillons avec les filles et les jeunes femmes est que nous comprenons que le genre a des effets importants sur notre manière d’interagir avec le monde (tout comme d’autres facteurs tels que la classe, l’identité ethno-culturelle, la religion, l’aptitude physique, etc.). Les stéréotypes de genre mentionnés ci-dessus sont également liés au racisme, à la discrimination fondée sur l’aptitude physique, etc. En effet, les représentations populaires des hommes et des femmes sont des personnes blanches, minces, sans handicap physique, de classe moyenne, parfois de confession chrétienne ou alors laïques, hétérosexuelles et traditionnellement masculins ou féminines. Une personne qui ne correspond pas à ces catégories est souvent perçue comme souffrant d’un problème plutôt que comme une variation naturelle de l’humanité. Nous travaillons fort pour créer des environnements plus sûrs pour les participantes de nos programmes, où différentes expressions de genre sont valorisées et appréciées plutôt que réprimées.

 

Comment intégrer cette perspective à notre travail ?

Quelques conseils :

  • N’oubliez pas que le genre est souvent quelque chose qui peut changer ! Soyez ouvertes et appuyez vos participantes si/lorsqu’elles questionnent leur identité de genre ou la façon de l’exprimer.

  • Lorsque vous abordez la question du genre avec votre groupe, il est utile d’avoir du matériel de référence sous la main pour les participantes qui souhaitent poursuivre la réflexion.

  • Soyez consciente du langage que vous utilisez. Est-ce que tous les membres de votre groupe se perçoivent comme une fille ou une femme ? Même si vous travaillez dans un espace réservé aux filles, il est possible, malgré qu‘elles aient été élevées comme des filles, que certaines participantes ne s’identifient pas au genre féminin.

  • Pensez à la nature genrée des activités que vous animez. Avec une approche basée sur l’éducation populaire nous essayons de nous inspirer des intérêts et des besoins des membres du groupe. Parfois, cependant, des besoins ou intérêts exprimés par certaines personnes qui correspondent moins au reste du groupe peuvent être mis de côté ou reportés à plus tard. En d’autres mots, laissez de la place pour des changements et soyez flexibles !

  • Prenez le temps de réfléchir à propos de l’inclusion de filles trans à votre groupe (c’est-à-dire des jeunes qui ont été assignés comme de genre masculin à la naissance, mais qui se perçoivent maintenant comme des filles). Réfléchissez également comment des jeunes qui ne se perçoivent ni comme des filles, ni comme des garçons pourraient être inclus dans votre programme.


1 Blackless, Melanie, Anthony Charuvastra, Amanda Derryck, Anne Fausto-Sterling, Karl Lauzanne & Ellen Lee. 2000. How sexually dimorphic are we? Review and synthesis. American Journal of Human Biology 12:151–166.